littérature, lecture et développement

Si pendant longtemps, le rapport entre littérature et développement a été perçu  de nature antinomique, cela a été probablement dû à des malentendus définitoires eux-mêmes résultant de prises de position idéologiques aprioriques. Malentendu dû aux littéraires eux-mêmes sur la manière de définir leur territoire et aux techniciens du développement sur la détermination des indicateurs jugés pertinents pour mesurer le développement.De part et d’autre, il y a eu une erreur de même nature : un écrasement notionnel, c’est-à-dire une réduction des champs définitionnels. S’il y a eu une évolution considérable dans l’approche du développement où on est passé des indicateurs exclusivement quantitatifs (PNB, PIB) à des indicateurs quantitatifs sociaux comme l’IDH prenant en compte la santé, l’éducation, les droits humains, et même à des indicateurs qualitatifs comme la proposition du Bonheur national brut (BNB) (Roi du Bhoutan), s’il y a eu un élargissement du concept de développement, la perception de la littérature, par contre, ne semble pas avoir évolué dans les mêmes proportions. Bien que la définition du développement nécessite d’être toujours plus affinée car l’homme n’est pas qu’un être  social et culturel, il est aussi un être individuel, il n’est pas qu’un être matériel, il est aussi un être spirituel, donc il sera toujours nécessaire de faire reculer les frontières du développement de manière à prendre en compte la dimension plurielle de l’homme ; bien que cette réflexion soit indispensable, je me permettrais de m’appuyer sur les approches du fait littéraire et examiner comment il  (ce fait) contribue ou pourrait mieux contribuer au développement économique, social et spirituel de l’Homme, et en filigrane on percevra l’élargissement conceptuel du développement.

En finir avec la définition « restreinte » !

Des manuels de littérature et des dictionnaires, les lecteurs et même de nombreux enseignants de lettres et de critiques journalistiques ne retiennent de la littérature  que les traits suivants :  un ensemble de textes fictionnels, oraux ou écrits, ayant un caractère esthétique ; autrement dit, la littérature est un réseau de textes qui exploitent de manière spécifique les ressources de la langue  et cherchent par le biais de la fiction à dire la condition humaine. Tous les autres aspects souvent évoqués par les ouvrages sont considérés comme des « accessoires »,  des « appendices », comme des éléments refoulés dans ce qu’on appelle « contexte». Et de fait sur nos campus universitaires et secondaires, l’enseignement de la littérature est centré sur les textes, sur les genres littéraires. Ce consensus définitoire est tel qu’on  a du mal à imaginer dans nos universités un enseignant de littérature qui ne parlerait pas de texte littéraire :il serait considéré comme un enseignant égaré qui est dans un endroit où il ne devrait se trouver. 

Dans ces conditions, parler de littérature et développement, c’est voir comment les textes littéraires et seulement eux, contribuent au processus de développent d’une nation ou d’un individu. Quels que soient les arguments, quelque pertinents qu’ils puissent être, la démonstration serait en deçà de ce que ce secteur de l’activité peut apporter à une communauté donnée.

Lorsque l’on parle de religion, est-ce que  l’on penserait seulement aux textes religieux, oraux ou écrits ? sans penser aux hommes religieux ? aux lieux de culte ? aux manifestions qui y sont liées ? si l’on parle de football, penserait-on seulement aux matches ? sans penser aux joueurs ? aux stades ? aux clubs ? aux entraîneurs ? aux supporteurs ?

Il faut donc élargir la vision de la littérature, lui donner la dimension sociale qu’elle mérite en tant que pratique sociale.

Pour une définition institutionnelle

Les recherches en sociologie de la littérature ont permis de mettre en cohérence la nature sociale de la littérature : elle est une institution, c’est-à-dire un ensemble de structures qui interagissent les unes avec les autres pour constituer un champ littéraire. Le statut institutionnel, selon Alain Viala, est fondé sur trois niveaux différents mais complémentaires. Pour ne pas faire un exposé trop long,  j’évoquerai en même temps l’apport spécifique de chacun d’eux au processus de développement.

  1. Les institutions littéraires stricto sensu ou les institutions textuelles :

ensemble de textes qu’une communauté donnée considère comme « littéraires » ; ce critère de « littérarité », est, on le sait, variable selon les sociétés et selon les époques. Historiquement, la littérature, avant d’être écrite, était orale ; elle répondait nécessairement aux besoins moraux, métaphysiques,des peuples esthétiques. En Afrique, par exemple, les  contes sur l’orphelin sont une représentation des rapports sociaux, un cadrage des valeurs axiologiques fondatrices sur la manière de vivre ensemble ;espaces imaginaires où se définissent le bien/le mal, le beau/ le laid, le juste/ l’injuste, etc. 

Cette forme de création verbale a été relayée par l’écrit  qui lui donne un plus grand rayonnement par l’édition mais avec aussi une amplification des problèmes de réception : les sociétés africaines, dans la configuration des nations issues de la colonisation, sont moins homogènes que les sociétés traditionnelles (identité plurielle liée entre autre à la pluri ethnicité des citoyens), d’où le positionnement problématique de l’écrivain. Dans tous les cas, l’imaginaire est le territoire des artistes, parmi lesquels les écrivains. On accorde à cet imaginaire un pouvoir transindividuel, transethnique, transculturel, transhistorique ; par l’imaginaire, on peut atteindre l’universel. L’écrivain, par ses texte, est un créateur de  valeurs morales, éthiques, esthétiques ; c’est un producteur de richesse morale. Il apporte une plus-value humaine à l’Homme, encombattant l’animal qui est en nous afin de nous élever vers l’humain. On avait raison, jadis, de les appeler des Humanistes. Les écrivains d’un pays constituent une mine pour ce pays ; quand un éleveur possède  une vache qui produit du lait, il la protège ; quand un Etat découvre une mine d’or, il la protège ; s’il y a des écrivains dans une nation, celle-ci doit les protéger, pas seulement l’Etat, mais tout le monde, comme on le faisait jadis pour les griots dans nos sociétés traditionnelles : le roi, le chef bien sûr, mais aussi chaque citoyen en fonction de ses moyens et de la représentation qu’il se faisait du griot.

C’est au regard de la profondeur  symbolique de leur  production, qu’au sein des sciences humaines, les écrivains sont les seuls à prétendre au prestigieux Prix Nobel qui apparaît comme la légitimation, la consécration la plus élevée en littérature ; ils ont été choisis au détriment de leurs cousins : les philosophes !

L’homme ne vit pas que de pain : il appartient à une catégorie de la population de produire le pain, de produire les biens matériels ; il appartient à une autre de produire les biens spirituels, parmi lesquels les écrivains. Qui plus qu’eux, au plan laïc, sont les ambassadeurs spirituels et culturels des nations modernes ? L’écrivain et sa production sont à eux seuls une agence de tourisme culturel et spirituel ; ils offrent les tarifs les plus bas du monde et qui permettent pourtant au lecteur de voyager « assis sous l’ombre bienfaisante d’un caïcédrat ».

En somme, les écrivains, par leurs œuvres disent la condition humaine ; parler de la situation de l’homme, c’est tenir un discours sur le développement ; avant les associations des droits de l’homme et des peuples, ils menaient déjà un combat pour les droits humains depuis la nuit des temps ; avant les associations africaines sur les mutilations génitales, les écrivains négro-africains en parlaient déjà… depuis 1921 ! Ce sont des visionnaires, des éclaireurs qui contribuent au développement moral, spirituel de l’humanité.

les institutions de la vie littéraire

 Elles disent comment la  littérature, par son organisation, touche directement la société : ce sont les modes d’existence et d’organisation des acteurs du champ littéraire. C’est une réflexion sur les ressources humaines et sur les infrastructures matérielles impliquées dans la création des valeurs littéraires. L’historien J.KiZerbo affirmait que  sans infrastructures, aucune culture ne peut survivre ! Les littéraires (critiques et enseignants)  sont tellement focalisés sur la valeur spirituelle de la littérature que l’on  a tendance à oublier les préalables matériels ! A titre illustratif, on peut citer les composantes sociales de ce niveau :

  • les écrivains et leurs associations d’écrivains : SAGES, UGEL : base de données sur les écrivains ; où rencontrer les écrivains ? quelle solidarité ? ( à l’image de toutes les filières qui s’organisent : musiciens, plasticiens, cinéastes, agriculteurs, juristes,etc.)
  • les éditeurs et leurs structures associatives :l’Afrique  n’édite que  20% des livres dont elle a besoin, et elle n’édite que 2% du livre mondial (Bikoto 2006). Alpha Oumar Konaré, alors président de la commission de l’Union africaine, se prononçait sur les problèmes de l’édition, 2005 : « aider les professionnels à s’organiser,  réduire les taxes à l’importation, créer une maison panafricaine d’édition. En somme l’Editeur donne une plus-value au manuscrit, transforme la matière première qu’est le manuscrit ; un manuscrit est une mine d’or non exploitée ; le rôle de l’éditeur est de rechercher cette mine d’or et de l’exploiter ; c’est un investisseur comme les autres ( dans le ciment ou sur les sites d’or) ; il prend des risques (le livre peut ne pas avoir de lecteurs,  donc pas de clients) ; l’éditeur, c’est aussi un manager de l’écrivain,  en établissant une campagne publicitaire, un plan de communication.
  • pour aider l’éditeur : structures de diffusion (cf. délégué médicaux), et de distribution (où stocker les ouvrages et comment les acheminer vers les destinataires ?) éditer au Burkina ou à l’extérieur n’a pas la même signification, même d’un point de vue économique, culturel.

Les éditions sont des entreprises culturelles et comme telles participent au développement économique d’un pays (équipements, personnel, etc.)

  • les lecteurs et leurs associations: CLUB/Nazi Boni, CLUB/Jacques Prosper Bazié, BURKINA LECTURE ; 
  • les salons/foires de livre : FILO, expositions littérairesSNC, SITHO, FESPACO : espaces de transactions financières ;
  • les concours et prix littéraires : encouragements à l’écriture et à la vente (pour les éditeurs) ; SAGES : Prix Calamu (valeurs non communiquées, trophée en octobre 2013) ; GPNAL : découverte de talents, lieu de lancement  (106 textes 2014) Prix GPNAL (valeurs numéraires de 500 000 à 200 000 CFA) ;
  • les libraires ou autres espaces de vente des livres (valeur économique du livre : quel est le chiffre d’affaires des libraires au Burkina ?)
  • les bibliothèques, centres de lecture, de documentation (nombre de places disponibles, confort des installations, contenu des œuvres et besoins des populations) ; par la construction d’infrastructures, l’achat de livres,  le recrutement de personnel, elles participent à l’économie du livre et à la transmission de savoirs, de connaissances ; lieux d’épanouissement des populations ; une bibliothèque communautaire qui répond aux besoins des populations remplace valablementl’arbre à palabre traditionnel : c’estun espace de convivialité où aime se rendre pour s’informer et informer (expérience des pays anglophones de l’Afrique orientale : bibliothèque, plaque tournante du village, du quartier) ;
  • la critique : revues, journaux, émissions radio ou télé, participe à la promotion du livre ;

En somme ce niveautouche, entre autre, aux infrastructures du livre : difficultés majeures : disposer des données quantitatives : chiffres d’affaires des maisons d’édition (et autoéditions) ; rétribution des auteurs (combien gagnent-ils dans l’année ?) ; chiffre d’affaire des dédicaces, des différentes expositions de livres (les organisateurs sauront-ils combien de livres ont été vendus à la SNC ? et le montant équivalent ?) ; tout cela participe de l’ ECONOMIE CULTURELLE.

Par ailleurs, les acteurs, par leurs organisations, participent au développement social : le postulat étant que plus une filière est organisée, plus elle est susceptible d’être performante.

les institutions supra-littéraires  sont des institutions sociales plus vastes dont la raison d’être n’est pas la littérature mais qui ont à en connaître

  •  l’École :taux de scolarisation, d’alphabétisation, espace où se forment les consommateurs des livres, initiation au goût de la lecture, aux pratiques de lecture selon les genres textuels ; combat des auteurs burkinabè pour une relecture des programmes scolaires (objet de nombreux fora) ; Konaré : « Le livre africain doit nourrir l’école africaine » Notre librairie 157, janvier – mars 2005, p.46
  • La langue : statut de la langue d’écriture : degré de formalisation de la langue ?  pouvoir de rayonnement ? degré de maitrise par les écrivains ?
  • la religion, morale : liberté d’expression (risques ?), tout peut-il être dit ou écrit?Cf.Salman Rushdie Les versets sataniques (fatwa iranienne), l’écrivain français Pierre Jourde Pays perdu rossé par ses lecteurs (2005) ;
  • la législation, droits d’auteur BBDA, statut des artistes, lutte contre le piratage, etc.

C/C En raison de toutes ces considérations, il faut élargir la conception de la littérature en passant du texte à la pratique littéraire qui intègre l’ensemble des agents et des structures qui interviennent dans l’activité littéraire.  La littérature est ainsi perçue comme une institution sociale se déployant dans un espace qui lui est propre avec son système de règles, de conventions implicites, de contraintes, de conflit, de structures (instances de production, de réception, de légitimation de l’écrivain et de son œuvre). Les textes littérairessont des discours sur la littérature, sur le monde, sur l’homme, sur la société. Nécessité de faire coexister la littérature avec d’autres activités de même nature : éditeur, libraire, imprimeur, bibliothèque, lecteur, etc.

Yves Dakouo

Université de Ouagadougou

Lettres modernes

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